Tuol Sleng et Choeung Ek : comprendre avant de visiter
Ces deux lieux ne se visitent pas comme des monuments. Ils demandent un minimum de contexte, une journée entière, et la conscience que des survivants et des familles y viennent encore.
- Les trois ans, huit mois et vingt jours
- 1975-1979
- De morts, selon les estimations
- 1,7 à 2 M
- À réserver aux deux sites
- Une journée
- L'inscription à l'UNESCO
- 2025
Ce qui s'est passé
Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh au terme d'une guerre civile aggravée par les bombardements américains sur les campagnes cambodgiennes. En quelques jours, la capitale est intégralement vidée de ses habitants, envoyés dans les campagnes. Le régime proclame l'année zéro.
Sous la direction de Pol Pot, le Kampuchéa démocratique abolit la monnaie, les marchés, la propriété, l'école et la religion. La population est astreinte au travail agricole forcé. Les villes se vident, les familles sont séparées, et une famine organisée s'installe. Les intellectuels réels ou supposés, les fonctionnaires, les minorités et bientôt les cadres du parti eux-mêmes sont éliminés.
En trois ans, huit mois et vingt jours, entre 1,7 et 2 millions de personnes meurent d'exécution, de famine, de maladie ou d'épuisement, soit près d'un quart de la population du pays. Le régime tombe en janvier 1979 devant l'intervention vietnamienne, mais la guérilla khmère rouge se poursuit jusque dans les années 1990.
Un tribunal soutenu par les Nations unies, les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, a jugé quelques dirigeants à partir de 2007. Pol Pot, lui, est mort en 1998 sans avoir été jugé. Cette impunité largement perçue explique une partie du rapport que le pays entretient encore avec cette période.
Le 11 juillet 2025, l'UNESCO a inscrit au patrimoine mondial les sites mémoriels cambodgiens, sous un intitulé qui va des centres de répression aux lieux de paix et de réflexion. L'ensemble réunit trois lieux : l'ancienne prison M-13, dans la province de Kampong Speu, qui n'est pas ouverte aux visiteurs, Tuol Sleng et Choeung Ek. C'est la première fois qu'un pays fait inscrire les lieux de sa propre répression, et cela change la manière dont ces deux sites se présentent aujourd'hui.
Tuol Sleng, le musée du génocide
Tuol Sleng était un lycée. En 1975, ses salles de classe sont transformées en centre de détention et d'interrogatoire, sous le nom de code S-21. Plus de douze mille personnes y sont passées. Une poignée en est ressortie vivante.
Le lieu a été laissé en l'état : les cellules cloisonnées à la hâte dans les salles de classe, les cadres de lit métalliques, les barbelés du balcon. Ce qui frappe le plus reste les murs de photographies. Le régime photographiait chaque détenu à son arrivée, avec une rigueur bureaucratique qui a produit des milliers de portraits, aujourd'hui accrochés salle après salle.
L'audioguide, disponible en français, est ici indispensable. Il est construit sur des témoignages, dont ceux de survivants, et il donne au parcours la structure sans laquelle la visite se réduit à une accumulation. Comptez deux à trois heures.
Choeung Ek
Choeung Ek est le plus connu des quelque trois cents sites d'exécution recensés dans le pays. Les détenus de S-21 y étaient conduits de nuit, par camions entiers. Le site est aujourd'hui un champ paisible, planté d'arbres, où des dépressions dans le sol marquent l'emplacement des fosses communes exhumées.
Un stupa commémoratif de dix-sept étages abrite plus de cinq mille crânes, classés par âge et par type de blessure. Après les pluies, des fragments d'os et de vêtements remontent encore à la surface des chemins : des panneaux demandent de ne pas marcher dessus, et c'est à prendre au sérieux.
Là encore, l'audioguide en français structure la visite, en une heure et demie environ. Il se termine sur le témoignage d'un survivant, et il vaut mieux disposer d'un moment ensuite plutôt que d'enchaîner directement sur autre chose.
Se préparer, et après
Avant. Lire les quelques repères historiques de cette page suffit. Il n'est pas nécessaire d'arriver documenté, mais il est nécessaire de savoir ce qu'on va voir : des visiteurs entrent à Tuol Sleng en croyant visiter un musée d'histoire générale et se retrouvent devant des murs de photographies de détenus.
Pendant. Prenez l'audioguide, il structure ce qui, sans lui, s'accumule sans ordre. Autorisez-vous à sortir : les cours des deux sites sont faites pour cela, et une pause de dix minutes vaut mieux qu'une visite traversée en apnée. Si vous êtes plusieurs, convenez d'avance que chacun avance à son rythme.
Après. Ne prévoyez rien. C'est le conseil le plus utile de cette page : la fin de journée doit rester vide, et l'envie de parler ou de se taire ne se décide pas à l'avance. Beaucoup de visiteurs décrivent un contrecoup le soir même ou le lendemain, et il est normal.
Ces sites ont été inscrits au patrimoine mondial en juillet 2025, sous un intitulé qui va des centres de répression aux lieux de paix et de réflexion. C'est une manière de dire à quoi ils servent, et elle éclaire la façon dont ils se visitent aujourd'hui.
Visiter dignement
Ces sites ne sont pas des attractions touristiques, et ils ne sont pas non plus des lieux du passé : les survivants sont vivants, les familles endeuillées sont partout dans le pays, et la plupart des Cambodgiens que vous croiserez ont perdu des proches pendant cette période. Le sujet ne se lance pas dans une conversation avec un chauffeur ou un serveur, mais il se comprend mieux une fois ces lieux visités.
Prévoyez une journée entière, sans autre visite avant ou après. Les deux sites enchaînés sont éprouvants, et beaucoup de voyageurs sous-estiment ce que cela demande. Si vous voyagez avec des enfants, sachez que les images de Tuol Sleng sont explicites et que le musée le déconseille aux plus jeunes.
Sur l'itinéraire, cette journée se place en début de séjour, à Phnom Penh, comme le prévoit notre itinéraire de deux semaines. Elle donne au reste du voyage, y compris à Angkor, une profondeur qu'on n'a pas sans elle.
Questions fréquentes sur les lieux de mémoire
Faut-il visiter Tuol Sleng et Choeung Ek ?
C'est un choix personnel, mais ces deux lieux donnent au reste du voyage une profondeur qu'on n'a pas sans eux : le Cambodge d'aujourd'hui est directement façonné par cette période. Prévoyez une journée entière, Tuol Sleng le matin et Choeung Ek l'après-midi, sans autre visite avant ou après. L'enchaînement des deux sites est éprouvant.
Combien de temps faut-il pour visiter les deux sites ?
Deux à trois heures pour Tuol Sleng, une heure et demie pour Choeung Ek, plus une heure de trajet aller-retour entre les deux, les quinze kilomètres se faisant en tuk-tuk. Comptez donc une journée complète. Prenez l'audioguide en français sur les deux sites : construit sur des témoignages, il structure une visite qui, sans lui, se réduit à une accumulation.
Combien de personnes sont mortes sous les Khmers rouges ?
Entre 1,7 et 2 millions selon les estimations, soit près d'un quart de la population cambodgienne de l'époque, en trois ans, huit mois et vingt jours. Les causes se répartissent entre exécutions, famine organisée, maladie et épuisement au travail forcé. Plus de douze mille personnes sont passées par le centre de détention S-21, dont une poignée seulement est ressortie vivante.
Ces lieux sont-ils classés au patrimoine mondial ?
Oui, depuis le 11 juillet 2025. L'UNESCO a inscrit les sites mémoriels cambodgiens, un ensemble de trois lieux : l'ancienne prison M-13 dans la province de Kampong Speu, non ouverte aux visiteurs, le musée du génocide de Tuol Sleng et le centre génocidaire de Choeung Ek. C'est la première inscription au monde portant sur les lieux de répression d'un pays par ce pays lui-même.
Peut-on y aller avec des enfants ?
Le musée de Tuol Sleng le déconseille aux plus jeunes, et les images exposées sont explicites : photographies de détenus, instruments d'interrogatoire, peintures réalisées par un survivant. Choeung Ek est plus supportable visuellement mais tout aussi lourd. Pour des adolescents préparés et accompagnés, la visite a du sens. Pour de jeunes enfants, non.



